Sunday, October 23, 2016

Vladimir, ou le vol arrêté

Une chose m'a toujours intriguée : que se passe-t-il dans la tête des gens quand ils rencontrent l'acteur ou l'actrice qu'ils admirent au cinéma? Un soir, nous sortons du théâtre après une représentation de Hamlet. Il gèle, la rue est déserte. Une vapeur blanche sort des bouches d'égout et le halo des lampadaires troue l'obscurité bleutée. Deux silhouettes se détachent d'un porche. Deux hommes en chapeau, le teint sombre, l'air tendu, se figent devant nous au garde-à-vous. Tu me regardes, inquiet. Peut-être, l'espace d'un instant, as-tu peur? Mais le ton poli et tendre du plus grand nous rassure tout de suite. C'est un Géorgien, l'accent épais ne trompe pas. Il s'adresse à toi, légèrement penché en avant, prenant soin de ne pas lever les yeux sur moi.
- Cher, très cher Vissotsky, permettez-moi de me présenter. J'ai appris que vous étiez tous deux au théâtre ce soir, je viens de Tbilissi, j'ai attendu toute la soirée dehors de peur de vous rater. Me permettez-vous de m'adresser à votre épouse?
Ces formules ne nous font pas sourire. Elles expriment grand respect, déférence, et signifient surtout que le sujet est grave. J'acquiesce d'un signe de tête. Tu fais un geste de la main, il se tourne vers moi, et, pour la première fois, je vois ses yeux. J'y lis une détermination, une passion féroces.
- Madame, je suis venu pour vous venger. Mon ami et moi sommes prêts à tuer l'ignoble salaud, celui qui n'a pas eu pitié.
S'il n'était pas si tendu, je pourrais en rire, mais je sens son corps trembler des pieds à la tête et, devant mon silence, il poursuit :
- Comment a-t-il pu, comment n'a-t-il pas eu pitié? Même un chien, on ne le tue pas comme ça, à coups de pierre!
Je comprends enfin : la Sorcière, la belle sauvageonne du film qui a fait pleurer toute la Russie, meurt lapidée par un jeune paysan ignare. L'homme propose à l'actrice bien vivante de venger le personnage qu'elle a interprété. Il y a tellement cru qu'il lui a semblé tout naturel de venir me le proposer...
Je suis aussi émue que perplexe. Comment répondre sans le blesser, comment expliquer à cette âme simple que la vengeance n'a pas lieu d'être? D'un geste familier, je lui prends la main.
- Regardez-moi, touchez-moi, je suis bien vivante, je parle. On ne m'a pas tuée, vous voyez je suis là, bien en vie. Merci pour votre amitié, merci pour votre courage!
Ses mains glacées retiennent la mienne, la serrent, puis, penchant la tête, il frôle de ses lèvres le bout de mes doigts.
C'est fini, le charme est rompu. Se redressant, il te fixe et, très digne, te prie de l'excuser de nous avoir importunés si longtemps.
Les deux hommes s'éloignent dans la nuit.
Étrange histoire que tu conclus d'une phrase presque sérieuse : « Dommage, on aurait pu les envoyer à notre pire ennemi! »
Au fait, qui était ton pire ennemi?
Sur scène, un homme torse nu, des chaînes lui enserrant les bras et la poitrine, se débat et hurle.L'impression est terrifiante. Le plateau est incliné et les chaînes tenues par quatre personnages servent de filet en même temps que de liens. La pièce, montée par Lioubimov au théâtre d'avant-garde de la Taganka, est tirée d'un long poème d'Essénine, Pougatchev l'usurpateur. Je suis à Moscou pour le festival de 1967, on m'a emmenée voir un spectacle, on m'a dit que j'y verrais le plus extraordinaire des interprètes, un certain Vladimir Vissotsky. Comme toute la salle, je suis ébranlée par la force, le désespoir, la voix inouïe de l'acteur. Sa présence est telle que le reste de la troupe se fond dans l'ombre, que lui seul semble capter la lumière. Le public lui fait une ovation debout.
En sortant, un ami m'invite à dîner avec les principaux acteurs. Nous nous retrouvons au V.T.O., club-restaurant des acteurs, bruyant mais sympathique. On y mange bien et il reste ouvert beaucoup plus tard que les endroits publics. Après avoir montré patte blanche, notre petit groupe s'installe à une table. Notre arrivée à provoqué un mouvement de curiosité dans la salle. Je bénéficie en U.R.S.S. d'une notoriété tout à fait inattendue pour moi. Tous me font fête, on m'apporte fleurs, cognac, fruits, on m'embrasse, bientôt la table est couverte de bouteilles, puis les serveurs déposent devant nous des zakouskis. Nous commençons à grignoter. J'attends le grand acteur, j'ai hâte de le féliciter, mais on me dit qu'il est fantasque et risque de ne pas venir se joindre à nous. Je suis déçue, mais nos invités ont tant de choses à me faire raconter : ils savent que j'ai tourné plus de cinquante films dont ils n'ont vu que deux ou trois, ils veulent tout savoir. Dans un russe que je n'ai guère parlé depuis l'âge de six ans, je me lance dans le récit de ma carrière.
Du coin de l'Å“il, je vois s'approcher un homme jeune, de petite taille, mal habillé. Seuls les yeux gris clair attirent mon attention. Un remous dans la salle me fait arrêter mon récit, je me tourne franchement vers le nouveau venu. Sans un mot, il prend ma main, la serre longuement, puis, après l'avoir baisée, il s'assied en face de moi et se met à me dévisager. Son silence ne me gêne pas, nous nous regardons comme si nous cherchions à nous reconnaître. Je sais que tu es Vissotsky. Tu ne ressembles en rien au géant vociférant et brutal du spectacle, mais l'intensité de ton regard me replonge dans l'émotion que j'ai ressentie tout à l'heure. Autour de nous, les conversations ont repris.Tu ne manges pas, tu ne bois pas, tu me regardes.
- Enfin, je vous rencontre.
Ces premiers mots me troublent, je réponds en te faisant les compliments d'usage sur la représentation, mais tu n'as pas l'air de m'écouter, tu souhaites partir d'ici, tu veux chanter pour moi.Nous décidons d'aller finir la soirée chez Max Léon, le correspondant de l'Humanité, qui dispose d'un appartement non loin du centre. Dans la voiture, nous continuons à nous regarder en silence. Ton visage éclairé par les réverbères passe de l'ombre à la lumière, parfois je ne vois que tes yeux tendres, ardents, puis j'observe ta tête : cheveux coupés ras sur la nuque, barbe de deux jours aux reflets roux, fatigue qui creuse tes joues. Tu n'es pas beau, ton aspect est quelconque, mais ton regard me séduit. A peine arrivés, tu prends une guitare. Dès les premiers accords, les premières notes, je suis encore plus troublée. Pour l'heure, c'est ta voix, ta force, ton cri qui me touchent. Ton attitude aussi. Assis à mes pieds, tu chantes pour moi seule. Petit à petit, je découvre le texte, l'humour grinçant, la profondeur de tes chansons. Tu m'expliques que le théâtre est ton métier, mais que la poésie est ta passion. Et puis, sans autre préambule, tu me dis que tu m'aimes depuis longtemps.
Comme toute actrice connue, j'ai souvent reçu cette sorte de déclaration intempestive. Mais, ce soir, j'en suis réellement émue. J'accepte de te revoir très vite. Dès le lendemain soir, nous nous retrouvons au bar de l'hôtel Moskva où se tient le festival. Il y a foule, je suis très entourée, mais dès que je te vois, je quitte mes amis et nous nous mettons à danser. Avec mes talons hauts, je suis nettement plus grande que toi, tu te hisses sur la pointe des pieds, tu me chuchotes des mots fous à l'oreille. Je ris. Bientôt, d'une voix sérieuse, je t'explique que j'aimerais certes être amie avec toi..., mais que je ne suis ici que pour quelques jours, que ma vie est très encombrée, que j'ai trois enfants, un métier prenant, que Moscou est loin de Paris. Tu me réponds que tu as toi-même femme et enfants, métier et gloire, mais que tout cela n'empêchera pas que je devienne ta femme. Interloquée par ton culot, j'accepte pourtant de te revoir dès le lendemain.
Je viens te chercher au théâtre après la répétition. J'ai reçu le matin même une proposition intéressante : Serge Ioutkhevitch, metteur en scène officiel très connu, m'offre le rôle de Lika Mizinova, jeune femme dont Tchekhov a été follement amoureux et dont la vie tragique a servi de modèle pour écrire la Mouette. J'hésite un peu car le tournage dure près d'un an. Tu te mets à faire des bonds, tu cries, tu me supplies, je te répète que tout cela est très compliqué, tu n'en démords pas: il faut accepter ce travail, ainsi nous aurons le temps de nous voir et, surtout, tu pourras me convaincre de devenir ta femme. Le ton est presque à la plaisanterie, mais je sens une telle tendresse dans tes propos que je cède à mon tour à l'enthousiasme, et nous imaginons le futur, je ferai venir mes enfants encore petits, ma mère chérie qui n'a pas revu la Russie depuis cinquante ans, oui, nous nous rencontrerons souvent en amis et tu me chanteras tes nouvelles chansons.
Nous n'avons trente ans ni l'un ni l'autre, je suis divorcée, toi en instance de divorce, avec la vie devant nous. Je te rappelle gentiment un seul petit détail, c'est que je ne suis pas amoureuse de toi.« Peu importe, dis-tu, je saurai te plaire, tu verras. » Cette relation joyeuse et simple se poursuit quelques jours, le festival tire à sa fin, je quitte Moscou contrat en main, je reviendrai tourner au début de l'année 1968.
Les semaines passent très vite. Je reçois une lettre de Moscou qui m'attendrit. Une autre fois où, songeuse, je me demande ce qui se passe dans mon cÅ“ur et pourquoi tout m'ennuie, le téléphone me tire de mes censées tristes, tu es au bout du fil, il y a le timbre de ta voix chaude, la langue russe qui me rappelle mon père adoré, tes mots simples; tout me noue la gorge. Je raccroche, j'éclate en sanglots. Maman me regarde et dit : « Tu es amoureuse, ma fille. » Je tente de trouver une autre explication, trop de travail, trop de fatigue, mais, au fond de moi, je le sais, j'attends de te retrouver.

En mai 1968, je tourne le Temps de vivre, film militant que nous produisons en coopérative, Bernard Paul, le metteur en scène, moi-même et un groupe de techniciens et d'acteurs. Politiquement, nous sommes tous engagés et ce grand mouvement d'espoir nous entraîne. Mon flirt avec le Parti communiste, qui dure depuis de longues années, se précise. Mes sentiments personnels, l'ambiance générale, mon amour de la Russie, l'avenir que j'entrevois peut-être à tes côtés, les longs mois que je dois passer à Moscou m'incitent à agir concrètement. En ces journées de mai si floues ou si folles, tout me pousse à prendre une décision : j'adhère au Parti, juste avant de quitter Paris, en juin 1968.
Sans réelle préméditation, je viens d'accomplir l'action qui déterminera en grande partie le cours de ta vie. Cette brève appartenance symbolique au P.C.F. donnera à mes démarches pour te permettre d'obtenir un passeport de voyage un poids que je ne peux encore soupçonner.







Nos retrouvailles auront lieu bien après mon arrivée à Moscou. On m'a fait savoir que tu travailles loin, en Sibérie, et que tu ne reviendras que dans deux mois.
Je commence le film, la vie s'organise, j'ai beaucoup d'amis, j'habite l'hôtel Sovietskaia, l'ancien Yar où mon grand-père venait festoyer, dans un appartement somptueux avec des colonnes de marbre, un piano à queue, des fleurs fraîches renouvelées chaque jour. Ma mère a accepté de se joindre au voyage. Émotion et surprises. Pour elle, rien n'a changé à Leningrad qu'elle continue d'appeler Pétersbourg. Nos promenades nous mènent dans le passé. Le présent, ce sont tous ces artistes, poètes, écrivains, acteurs qui chaque jour viennent chez moi comme dans le dernier salon à la mode.
Le jour où tu entres, intimidé, un grand silence se fait, tu t'avances vers ma mère, tu te présentes, puis tu me serres dans tes bras comme un fou. Notre émoi est visible. Ma mère me chuchote : « Quel charmant garçon, et il a un beau nom. » Nous nous isolons et, très vite, tu me dis que tu n'as pas vécu, que tous ces mois t'ont semblé si longs, que tu veux me voir seule.
Nous partons chercher mes enfants dans la banlieue de Moscou. Ils passent l'été dans une colonie de vacances où se reposent tous les gosses des employés de Mosfilm, j'ai décidé de les plonger dans un milieu totalement soviétique, car les colonies pour petits étrangers sont loin, au bord de la mer Noire, et, surtout, je veux que mes enfants apprennent le russe. D'ailleurs, passée la première semaine difficile, ils ont déjà réussi à se faire comprendre de tous.
Je travaille toute la semaine, je les prends le dimanche et m'aperçois que, comme il se doit, ils ont déjà un vocabulaire très riche en jurons de toutes sortes. Aujourd'hui, ils sont particulièrement survoltés. Ils ont entendu et appris une chanson dans laquelle on parle de moi.
Je comprends très vite, à voir tes yeux rieurs, que cette chanson, tu l'as composée alors que nous ne nous connaissions pas encore :
Aujourd'hui notre brigade est en émoi,
Aujourd'hui pour le bal à joie
On distribue masques de lapins, d'éléphants, d'alcoo-
liques,
Et la fête va danser au jardin zoologique.
Chacun va mettre ses habits de flon-flon,
Ma chérie dis-moi donc un peu la raison!
Elle me répond : Habille-toi, j'ai honte de toi,
Tu te dandines encore comme un pantin de bois!
En douce j'ai chipé la robe à Nadia,
Je vais ressembler à la vraie Marina
Vlady, je vais passer mes longs dimanches
Dans ma tête de poivrot en chemise blanche.
Par deux fois j'ai repassé mon veston,
Et les vigiles m'ont chopé devant le zoo,
Pour le masque d'alcoolo donné par Charlot,
Ils m'ont proclamé très haut roi des poivrots.
J'erre entre les cages et soudain je vois
Par deux fois deux épouses, deux Marina,
Déguisées en bêtes et flanquées d'hippopotames
La rage m'a pris et j'ai brandi mon oriflamme.
A l'aube j'empoche le prix de la brigade,
Au bal masqué j'ai dansé la mascarade,
Au bal masqué j'ai joué le saoulodrame
Et j'ai fini planqué au milieu des hippopotames.

Cette petite chanson interprétée par mes fils nous fait bien rire. Tu m'expliques que, comme tous les Soviétiques, tu as vu le film la Sorcière, que, quelques années plus tôt, en 1965, j'étais juré au festival de Moscou, tu avais alors tenté en vain de me rencontrer, que tu allais voir les actualités au cinéma plusieurs fois par jour pour me regarder sur l'écran. Bref, que tu es amoureux depuis des années, que jamais tu n'aurais pu imaginer me voir en chair et en os, si proche, et tu conclus par l'invariable :
- De toute façon, maintenant je sais qu'un jour tu seras ma femme.
Nous partons pique-niquer au bord d'un lac, il fait beau, l'eau est fraîche, les enfants jouent, plongent, crient, tu fredonnes, je t'écoute, nous sommes heureux.

Tu t'esquives après avoir obtenu ma promesse de passer les jours de repos de fin de semaine avec toi. Je vais me coucher, mais je ne dors pas. Maman vient me tenir compagnie, elle te trouve étrange et troublant, je lui ai tant parlé de ton talent qu'elle a pour toi une sympathie spontanée qui ne se démentira jamais.
Le jour dit tu arrives très tôt. Tu m'emmènes hors de Moscou, dans un lieu paisible et solitaire, au bord de la rivière. Tu as rapporté de ton voyage en Sibérie une chanson sur les gens injustement emprisonnés sous Staline : un homme rentre du camp, il demande que l'on chauffe le bain de vapeur à blanc pour que son âme puisse se dénouer. Une chanson terrible où, pour la première fois, tu fais figurer mon prénom familier, Marinka. Tu me lis aussi les premiers vers de la Chasse aux loups. Je sens que tu me donnes ces strophes que tu n'as encore jamais chantées à personne.
Je suis prise d'une ivresse d'orgueil enfantine. Le Poète me chante ses mots, il me fait dépositaire de son art, de son âme. Je suis bouleversée. Nous rentrons. Tu vas jouer au théâtre, je rejoins ma mère qui doit bientôt retourner à Paris. Tout au long de l'été, nous nous voyons presque chaque jour, le cercle d'amis s'amenuise. Il n'y a maintenant avec nous que quatre ou cinq personnes très proches, Seva Abdoulov, jeune acteur, ami de toujours, sa mère Iëlotchka, la maîtresse de maison, superbe vieille dame qui parle un français suranné, Vassia Axionov, écrivain bourru mais tendre, Bella Ahmadoulina, poétesse géniale et exaltée. Nous passons de longues soirées à bavarder, à lire des poèmes, quelquefois un peintre ou un sculpteur viennent montrer leur dernière Å“uvre, je tourne le jour, je te retrouve le soir, maintenant nous sommes si proches l'un de l'autre que notre statut d'amis me semble dépassé. Je sais tout de toi (du moins est-ce ce que je crois), tu es très patient, mais je te sens de plus en plus pressant.
Un soir d'octobre, je prie nos amis de nous laisser seuls chez eux. Cette manière peut paraître cavalière, mais à Moscou où la plupart des gens ne peuvent aller à l'hôtel, ceux-ci étant réservés aux étrangers ou aux citoyens soviétiques d'autres villes, il est normal de demander ce genre d'hospitalité. La maîtresse de maison s'éclipse chez une voisine. Nos autres amis, émus et discrets, s'en vont après nous avoir serré dans leurs bras.
Lorsque j'ai fermé la porte, je me retourne, je te regarde, tu es debout, la lumière qui vient de la cuisine creuse ton visage, ton corps tremble, tu murmures des mots que je ne comprends pas, je m'avance les mains tendues, je perçois des phrases : « Pour la vie... depuis si longtemps... enfin ma femme! »
Nous n'avons pas assez de toute la nuit pour découvrir ce qui nous lie. Les mois passés à nous parler, à nous regarder, à rire, n'ont été que le prélude à quelque chose d'infiniment plus profond.Chaque parcelle de notre corps retrouve son double, nous coulons dans cet espace infini réservé à l'amour, nos souffles mêlés s'apaisent un moment pour reprendre au même rythme la longue plainte du plaisir.
Nous avons trente ans, nos vies sont riches d'expériences diverses, plusieurs femmes et maris, cinq enfants à nous deux, les succès professionnels, la richesse, les échecs, la gloire. Pourtant, nous sommes comme deux enfants qui découvrent les gestes de l'amour, émerveillés de nous-mêmes.
Rien, jamais, ne peut effacer ces premières heures de fusion totale. Au petit matin du troisième jour, nous quittons l'appartement ami. Désormais, nous sommes ensemble à la vie à la mort.
Après quelques scandales à l'hôtel où la surveillante de l'étage me prie vigoureusement de raccompagner mon invité vers onze heures du soir et où, malgré notre totale sincérité sur nos rapports, on me fait comprendre qu'il est impossible que tu passes tes nuits près de moi, nous nous mettons à la recherche de lieux où nous rejoindre. Comme tous les amoureux à Moscou, nous passons de la couchette de cuisine au divan dans le corridor, du train de nuit Moscou-Leningrad, compartiment 1900 charmant et romantique, aux cabines de bateaux sillonnant le lac artificiel que l'on peut louer pour l'après-midi. De tous ces lieux divers, nous gardons un sentiment d'urgence, un souvenir morcelé, une insatisfaction profonde.
Malgré l'énorme travail, nos nuits entières, désormais, nous les voulons pour nous. Après avoir tenté vainement de louer un appartement, tu finis par me proposer de vivre chez ta mère, Nina Maximovna.Elle dispose de deux pièces de 9m chacune dans la banlieue proche. Et, ce qui est inestimable, l'appartement moderne comporte : cuisine, salle de bains, WC privés. Tout cela à des dimensions réduites, mais on n'a pas à faire la queue pour se laver, cuisiner et faire ses besoins. J'accepte avec enthousiasme. Je suis lasse de devoir passer d'un lieu à l'autre, d'avoir à écouter pendant de longues soirées les conversations des amis, même s'ils sont souvent passionnants.
J'ai besoin d'être seule avec toi. Et, surtout, au cours de ces rencontres, j'ai remarqué que tu t'es mis à boire, comme nous tous d'ailleurs. A Moscou, on n'imagine pas une soirée sans vodka, le climat s'y prête, c'est une tradition nationale, et je découvre moi-même avec plaisir la chaleur, l'euphorie qui délie la langue, l'impression de liberté que donne l'alcool. Mais je sais que, pour toi, c'est un problème. Tu m'en as parlé un soir où, dînant chez des comédiens de ton théâtre, nous nous sommes retrouvés avec ton ancienne petite amie qui, perfide, a tenté de te verser à boire en douce.J'ai remarqué ton geste violent, les mots très durs que tu as eus à son égard. Je me suis étonnée d'une telle brutalité, tu m'as répondu :
- Elle sait que je ne peux pas, que je ne dois pas. c'est la manière la plus vulgaire d'essayer de me récupérer.
Des amis m'ont prévenue aussi, certains par amour pour toi, d'autres parce que notre liaison leur semble scandaleuse. Tous ont dit les mêmes phrases: ne le laisse pas boire, c'est un alcoolique, il ne doit pas toucher un verre, tu verras, maintenant il est sobre, mais dès qu'il recommencera tu t'en mordras les doigts. Jusqu'à présent, je t'ai vu légèrement ivre, plutôt exalté, joyeux et somme toute agréable. Je suis persuadée que notre nouvelle installation va définitivement empêcher ces écarts.
Ta mère nous accueille dans l'appartement. A soixante ans, elle travaille encore comme archiviste et quitte la maison très tôt le matin pour ne rentrer que le soir. Nous sommes seuls, enfin. J'arrange notre pièce au mieux pour pouvoir y vivre, y travailler; les jours de liberté, je cuisine, j'astique, j'organise notre nouvelle vie, j'apprends à courir les magasins, à faire la queue dans le froid pour chercher les denrées disponibles, je vais au marché kolkhozien où on trouve fruits, légumes, viande au prix fort. Naturellement, j'ai l'avantage de disposer de devises, donc de m'approvisionner aussi dans les Beriozka, magasins réservés aux étrangers. On peut y acheter tout ce qui manque dans les magasins d'État : cigarettes américaines, café soluble, papier de toilette, et même des Å“ufs, des pommes de terre, de la salade, qui manquent quelquefois de longues semaines. Tu as aussi un circuit d'amis directeurs de magasins d'alimentation qui, pour te faire plaisir, te gardent des produits rares : viande fraîche, poisson fumé, fruits exotiques.
Tu rapportes tous ces trésors à la maison pour moi, car tu ne manges pas beaucoup et le contenu de ton assiette t'indiffère.
Tu travailles jour et nuit. Le matin, tu pars au théâtre pour répéter; l'après-midi, souvent, tu tournes ou donnes un concert; le soir tu joues; la nuit tu composes, tu dors quatre heures au plus, et ce rythme infernal n'a pas l'air de te fatiguer, tu es survolté. De la scène où tu joues Écoutez Maïakovski, tu me lances les fameuses strophes. « Nous avons tous deux trente ans, aimons-nous l'un l'autre... » Dansla Vie de Galilée de Brecht, drapé d'un long manteau, tu as l'air d'un géant et je te retrouve après les quatre heures du spectacle, amaigri, les yeux fiévreux mais prêt à t'asseoir devant la petite table coincée entre le lit et la fenêtre, pour écrire toute la nuit et, au petit matin, me réveiller et me lire les strophes jetées sur le papier.
Je tourne les dernières séquences de mon film, nous sommes heureux. Pour l'instant les autorités ferment les yeux sur notre idylle. Le Tout-Moscou en parle mais, sachant mon travail presque achevé, tous pensent que je vais rentrer en France et bien vite oublier ce qu'ils prennent pour une aventure sans importance, un caprice d'actrice. Un soir, je t'attends, le repas refroidi sur la table de cuisine, j'ai regardé un programme insipide à la télé, et c'est en pleine nuit que je me réveille, transie, le poste allumé clignotant devant moi. Tu n'es pas là. Le téléphone sonne avec insistance, je décroche et, pour la première fois, j'entends une voix inconnue entrecoupée de hurlements qui se superposent et m'empêchent de bien comprendre. « Il est ici, venez, il faut le prendre, venez vite! » J'ai du mal à noter l'adresse, je n'ai pas tout compris, j'ai peur, je saute dans un taxi, j'arrive dans un escalier à peine éclairé qui sent la pisse de chat, au dernier étage une porte est ouverte, une femme m'entraîne vers la pièce principale. Je te vois enfoncé dans un divan, grimaçant et pitoyable, le sol est jonché de bouteilles et de mégots, sur une table du papier journal a servi de nappe et d'assiette pour manger des poissons salés, quelques personnes sont écroulées çà et là, je ne les connais pas, tu essaies de te lever, tu tends les mains vers moi, je tremble des pieds à la tête, je te prends à bras-le-corps et te traîne à la maison.
C'est mon premier choc avec cet autre monde, ma première descente dans l'univers sordide de la cuite à mort. Tu en sors malade, rageur, mais plein d'espoir; cela n'a duré que quelques heures. Pour toi c'est un miracle, tu as arrêté, ma présence t'a suffi, jamais personne n'avait réussi à stopper le vertige insensé où tu sombres. Désormais, je suis garante de ta volonté.
Ta mère, pleine de gratitude, me charge des mêmes vertus. Jamais elle n'a vu son fils en plein délire accepter de rentrer de son plein gré. Je suis la seule, l'unique, je vais te sauver et j'y crois. Ame naïve, je plonge totalement dans ce sacerdoce équivoque.
Il me faut partir, mon travail est achevé. Je quitte Moscou après plus de dix mois de présence. Ma mère, mes enfants sont venus me rejoindre. J'ai fait un ou deux aller et retour pour honorer des contrats en France, mais, cette fois, je n'ai plus de raison officielle de revenir, j'ai fait mes valises.L'actrice s'en va. Naturellement, je suis invitée au festival de juillet en visiteuse. Nous sommes atterrés. Tu n'as aucune chance de sortir de Russie, tu es, comme on dit ici, « non sortable ».Demander un visa n'est pas pensable, on considère, ce sont les termes exacts, que tu es une « personnalité odieuse ». Or, une demande refusée l'est définitivement. La machine administrative ne fait jamais marche arrière. Tu sais que tu ne sortiras pas des frontières soviétiques. Les trois mois qui nous séparent du festival nous semblent impossibles à vivre l'un sans l'autre, c'est donc désespérés que nous arrivons à l'aéroport. Les formalités policières passées, un douanier admirateur te laisse, insigne honneur, m'accompagner dans le grand hall d'attente où déjà des dizaines de passagers sont assis, allongés ou en train de manger et de boire. Le temps est exécrable, giboulées de grêlons, vent intense, plafond bas, les avions ne décollent pas. Nous nous asseyons, volant grâce au mauvais temps quelques minutes de bonheur. Je suis accompagnée par un jeune homme roux, il représente Mosfilm et doit vérifier que tout se passe correctement jusqu'à la passerelle de l'avion. Je le connais peu, c'est un officiel, je n'ai pas travaillé avec lui, mais incidemment, dans la voiture, il m'a dit que sa femme doit accoucher aujourd'hui, c'est leur premier enfant et ce contretemps le rend encore plus nerveux.
Nous sommes assis sur un petit banc, serrés l'un contre l'autre, enlacés, isolés dans cette foule qui va et vient, tu me dis que la vie sans moi est insupportable, je te réponds que moi-même je ne puis l'envisager. On annonce le départ imminent du vol Air France, nous nous embrassons en larmes, je vais vers le fond du hall, mais la voix métallique rectifie l'annonce. Le vol est retardé de quatre heures. Je cours vers toi, je me jette dans tes bras, encore quelques heures de répit. Le restaurant est bondé, un serveur admirateur nous dégote trois places. Le rouquin fait grise mine : sa femme est en salle de travail. Égoïstes comme tous les amoureux, nous nous parlons les yeux dans les yeux sans prendre garde aux autres. Tu me dis que je dois revenir au plus vite. Je te jure que, dès que possible, je prendrai un visa touristique. Je dois juste régler les problèmes de mes enfants, de ma maison, tant pis pour le travail, après tout je peux m'arrêter un peu, je suis d'ailleurs très fatiguée.Quelques semaines de repos à Moscou me feront du bien. Mon seul regret est que tu ne puisses quitter la ville. J'ai une grande passion, le ski de haute montagne. Toi-même tu as écrit une de tes chansons les plus connues, Verticale, qui sert d'hymne à tous les alpinistes. Mais le théâtre te lie, tu joues tous les soirs, donc adieu la montagne. Nos projets nous ont rassérénés, et à l'appel d'embarquement, nous nous quittons émus mais sans larmes. Le rouquin dont la femme peine à mettre son enfant au monde est content, j'arrive à la porte du couloir quand le haut-parleur me stoppe. Les ailes de l'avion ont givré, il faut attendre un appareil à air chaud pour le dégivrer avant de pouvoir décoller. Attente indéterminée.
Il fait déjà nuit, dehors la tempête reprend, nous sommes tous trois dans un coin prêté par une hôtesse admiratrice, fumant cigarette sur cigarette. Le rouquin court téléphoner et revient, disant désolé : « Toujours rien », puis il va boire un coup. Nous parlons fiévreusement. Tu exiges maintenant que je vienne vivre à Moscou, que je devienne ta femme, que je fasse venir mes enfants.J'acquiesce, exaltée par ta détermination : oui je peux tout quitter, venir vivre ici chez ta mère avec mes enfants, oui je trouverai du travail ici, oui nous vivrons heureux tous ensemble, oui nous y arriverons, tout cela ne me fait pas peur, et l'amour est le plus fort. Le rouquin réapparaît un peu ivre, détendu, il a envie de parler maintenant : sa femme, son enfant qui va naître, tout cela est si beau, si merveilleux. Nous l'écoutons, en fait il est le bienvenu. Dans notre délire verbal, nous avons escaladé l'avenir sans prendre garde au vertige. Et pendant que le futur père s'anime, chacun de nous redescend sur terre. J'ai trois enfants et ma mère à ma charge, une grande maison de quinze pièces, je gagne ma vie confortablement en travaillant beaucoup, j'aime mon métier que j'exerce depuis l'âge de dix ans, ma vie est tout compte fait agréable. Tu as deux enfants, une ex-femme que tu aides, une chambre de 9 m chez ta mère, tu gagnes 150 roubles par mois, ce qui permet d'acheter au mieux deux paires de bonnes chaussures. Tu travailles comme un fou, tu adores ton métier, tu ne peux sortir hors de ton pays. Ta vie est très difficile. Nos deux vies superposées son hybrides, voire invivables. Le rouquin qui s'est éloigné revient hilare: c'est une petite fille, tout s'est bien passé, il faut boire à la santé de la mère. Nous trinquons avec du champagne tiède. Nous sommes tristes, fatigués, presque hostiles, et quand l'appel des passagers retentit enfin, nous nous quittons avec une sorte de soulagement. La bourrasque a soufflé aussi dans nos âmes, balayant les espoirs fous, les projets impossibles.
Revenue chez moi, à Maisons-Laffitte, le téléphone se met à sonner. C'est toi, tu viens de passer les quelques heures qui nous séparent à la poste et, en attendant la liaison avec la France, tu as composé ton poème. Je ne veux pas savoir que le temps guérit et que tout passe avec lui. Tu me le lis pendant les trois minutes que dure la conversation. Tes derniers mots sont : « Reviens vite, sans toi je ne sais pas ce que je vais combiner comme bêtises. »
Je commence aussitôt à chercher les prétextes qui me permettront d'obtenir un visa. La seule raison valable me semble le travail. Je finis par convaincre un directeur de production de Mosfilm de m'inviter pour des essais et parler d'une participation à un film en préparation. Tout cela est difficile, la liaison avec Moscou est capricieuse, ma collaboration éventuelle doit être contrôlée par le ministère de la Culture soviétique, tout étant soumis à l'approbation du ministre.

Nous trouvons une formule plus simple. Profitant d'un voyage touristique à mes frais, je prolongerai mon séjour pour lire et discuter de scénarios pour le futur. Ce petit subterfuge me servira une ou deux fois. Je découvrirai bien vite qu'il me suffit d'acheter un billet touristique, de payer un hôtel où je n'habite pas et des repas que je ne consomme pas, pour venir passer quelques jours avec toi. Déjà, à ce moment, je comprends que l'on regarde d'un Å“il bienveillant mes aller et retour, notre vie commune, et que je bénéficie de passe-droits dus à ma prise de position politique, à notre notoriété à tous deux, aussi, et surtout à l'admiration que tu suscites dans toutes les couches de la société soviétique.
Une de mes amies, une jeune Française d'origine russe qui aime un artiste géorgien, n'a pas cette chance. Malgré un travail à plein temps à l'ambassade de France, malgré des demandes officielles réitérées, elle ne peut durant de longs mois obtenir le droit de se marier. Ce droit enfin reçu, elle devra quitter Moscou et aura toutes les peines du monde à recevoir un visa pour venir voir son époux.

L'O.V.I.R., organisation toute-puissante qui distribue les visas et les permis de séjour aux Soviétiques aussi bien qu'aux étrangers habitant Moscou, siège dans un immeuble qui deviendra vite un lieu familier. C'est là que règne un monsieur de haut grade avec qui j'obtiens un rendez-vous dès mon premier voyage. La situation pour l'instant est simple. Je suis touriste, j'ai un visa de deux semaines que je souhaite prolonger, mais je n'ai le droit d'habiter qu'à l'hôtel. Si je veux vivre chez des amis, ou chez toi, il me faut une invitation, qui doit être acceptée et porter des dates déterminées d'entrée et de sortie. Or, mon travail ne me permet pas d'être aussi précise. Je ne dispose certaines fois que de quelques jours de liberté et je désire faire plusieurs voyages par an. Ce n'est pas tellement fréquent.Je plaide mon cas dans le bureau du principal de l'O.V.I.R., j'explique ma vie, mes enfants, ma mère, je parle de mes sentiments pour toi, je transpire, je suis gênée. Cet homme qui me regarde en hochant la tête, je lui en ai plus dit en une heure qu'à mes amis les plus proches. Le résultat est inattendu : « Pourquoi ne venez-vous pas vivre ici? » demande-t-il l'air narquois. Je recommence à expliquer mon métier, mes obligations, et plus je parle, plus un sentiment d'impuissance m'envahit. Je le quitte, n'ayant obtenu que de bonnes paroles et un au revoir plein de sous-entendus. Nous nous reverrons en effet plus d'une fois. Je dois préciser que je n'ai jamais reçu un refus net, que je n'ai jamais remis un voyage de plus de trois ou quatre jours, et qu'au fil des ans nos relations sont devenues presque cordiales.
Pendant six années je suis passée par toutes les catégories possibles. Touriste, invitée, semi-résidente, femme non résidente, épouse à domicile volant, puis à domicile fixe. Le seul statut que j'aie refusé a été celui d'« épouse résidente ». Car alors j'aurais dû, moi aussi, attendre le bon vouloir de l'O.V.I.R. pour me rendre en France. Et nous ne pouvions ni l'un ni l'autre accepter cette contrainte.







J'ai réussi, en combinant invitation au festival, doublage du film sur Tchekhov et visite touristique, à avoir un permis de séjour de plusieurs semaines, j'arrive à Moscou un matin de juin, mes malles pleines à craquer de vêtements, de linge de maison, de disques, de livres, de produits de toutes sortes, même de pâtes italiennes, de café, d'huile d'olive et naturellement de médicaments. Tous les amis ont besoin de quelque chose : antibiotiques, pilules anticonceptionnelles, médicaments contre le cancer, que sais-je encore. Il y a aussi les cadeaux pour la famille, pour les copains, pour mes partenaires du film. C'est une petite fête à chaque rencontre, et je suis bouleversée en voyant ces hommes, ces femmes si heureux de recevoir une chemise, un disque ou des sous-vêtements venant de Paris.

Notre vie s'organise doucement, je coupe moi-même tes cheveux que tu as laissé pousser à ma demande, tu parades dans des vêtements à la mode, tu fais claquer les talons de tes bottes neuves, tu changes de blouson trois fois par jour (c'est ce qui te donne le plus de plaisir), tu en fais palper le cuir souple et odorant à chaque ami qui nous rend visite. Mais, surtout, tu te gaves de musique; pour écouter les disques, j'ai apporté une petite chaîne-compact. Nous remettons inlassablement Porgy and Bess. Armstrong et Ella Fitzgerald te font grogner de plaisir. Tu redécouvres les grands classiques que les solistes soviétiques interprètent pourtant chaque jour à Moscou, mais dans des concerts où tu n'as ni le temps ni l'habitude d'aller.
Je ne travaille pas, nous ne nous quittons pas, je te suis au théâtre, à tes concerts organisés sous couvert de rencontres d'acteurs avec le public et où, entre deux exposés, tu chantes tes dernières chansons. L'assistance est en délire. Je suis de plus en plus intriguée par ton succès, les gens ne te laissent pas quitter la scène, les petits papiers sur lesquels ils demandent des titres particuliers s'amoncellent à tes pieds, chaque soir nous rapportons à la maison des brassées de fleurs. Un jour où nous nous promenons dans une rue du centre, il fait très chaud et les fenêtres des maisons sont grandes ouvertes. De chacune d'elles s'échappe le son de ta voix. J'ai peine à y croire, mais il n'y a aucun doute, je reconnais le timbre rocailleux, la manière inimitable, c'est bien toi. Tu es à mes côtés, et plus nous avançons, plus ton sourire s'épanouit, tu es fier et ravi de me faire mesurer ton succès sur le vif. C'est justement cette fierté blessée qui, un jour, provoquera le drame.
Le festival a commencé, mes trois sÅ“urs sont arrivées à Moscou depuis peu. Le soir, nous devons tous dîner chez mon amie Iëlotchka. Veuve d'un grand acteur de l'avant-guerre, Abdoulov, elle a un bel appartement dans un immeuble ancien du centre. Je me fais une joie de cette soirée. Mes sÅ“urs t'ont vu très rapidement dès leur arrivée mais, ce soir, vous allez vraiment faire connaissance.L'après-midi, une grande réception est donnée au palais du festival. Toutes les délégations sont attendues devant l'hôtel Moskva d'où elles sont conduites en autobus vers le lieu de la fête. Il y a un monde fou, mais l'organisation est parfaite, l'ambiance joyeuse, nous nous connaissons tous et les retrouvailles des gens du cinéma sont toujours expansives. Toi et moi nous arrivons main dans la main devant l'hôtel. Pendant les quelques minutes de l'attente, je te présente à des amis français, italiens, et même à un Japonais avec lequel j'ai travaillé à Tokyo il y a quelques années, nous essayons de nous comprendre dans un brouhaha polyglotte. Je monte dans l'autobus quand vient mon tour, suivie de toi. A peine assise, j'entends des éclats de voix, je me redresse, je vois le type préposé au contrôle des laissez-passer te repousser brutalement à l'extérieur. Je me précipite, j'essaie d'expliquer, mais ton regard m'arrête. Tu es pâle; l'humiliation, si présente dans ta vie quotidienne, ici, prend des proportions insoutenables. Tu ne veux pas perdre la face devant ces étrangers euphoriques. D'un geste las, tu me signifies que tout est inutile. Les portes coulissent, l'autobus s'ébranle. Je te vois par la vitre debout sur le trottoir, petit homme blessé et, comme le pauvre Charlot, tu donnes un coup de pied rageur dans les cartons d'invitation qui traînent par terre.
Je quitte la réception dès que la politesse le permet ma position d'actrice étrangère ayant à peine terminé un film en U.R.S.S. m'interdisant de couper aux discours officiels. J'arrive chez notre amie Iëlotchka, mes sÅ“urs m'y ont précédée. Comme toujours à Moscou, nos amis ont déjà entendu parler du scandale de l'autobus. Tous me réconfortent, essaient de minimiser l'incident. Comme je ne te vois pas arriver, je pressens le pire : vers une heure du matin, tu ouvres la porte, fais quelques pas hésitants dans le corridor qui donne dans la salle à manger et, souriant béatement, tu t'affaisses sur le divan, saoul comme une grive. La fête reprend néanmoins, tout le monde parle, mes sÅ“urs, enchantées, goûtent l'ambiance des soirées moscovites. Je me détends moi aussi, il y a de la musique, des rires, les plats passent et repassent, garnis de nourriture exquise, nos verres sont remplis à peine vidés, tu es près de moi, un peu figé dans un sourire forcé, mais, après tout, je pense que tu es beau joueur et je m'amuse, je chante... Un peu plus tard, passant devant la salle de bains, j'entends gémir, tu es arc-bouté sur le lavabo, tu vomis. Ce que je vois m'épouvante : de ta gorge jaillit du sang qui éclabousse tout alentour. Le spasme à peine calmé, tu titubes, et je dois te porter jusqu'au lit le plus proche.
Sur les indications de l'un des invités, nous appelons un médecin, personnage équivoque, ami des artistes, mondain et incompétent (je le saurai plus tard) qui préconise un repos total et quelques gouttes de calmant. Mais les spasmes reprennent. Les invités sont tous partis. Mes sÅ“urs, inquiètes, attendent des nouvelles dans leur hôtel. J'ai voulu rester seule avec Iëlotchka, son fils Seva, et toi, dont le sang vomi à gros bouillons remplit désormais une cuvette posée près du lit. Tu ne parles plus, seuls tes yeux s'ouvrent à demi, quémandant de l'aide.
Je supplie que l'on appelle d'urgence une ambulance, tu n'as presque plus de pouls, la panique me gagne. Quand les deux ambulanciers et un infirmier spécialisé t'examinent, leur réaction est simple, brutale. Il est trop tard : trop de risques, impossible de te transporter. Ils ne veulent pas de macchabée dans leur voiture, c'est mauvais pour le plan.
A la mine effarée de mes amis, je comprends que c'est sans appel. Alors, leur barrant la porte, je hurle que s'ils ne te transportent pas à l'hôpital immédiatement, je ferai un scandale international. Je crie à ces pauvres types du système paramédical soviétique, sous-payés, sous-estimés, dont la fonction se résume à remplir un plan et non plus à soigner et à sauver les gens, des mots qui les épouvantent.
Ils comprennent enfin que le moribond est Vissotsky ; la femme échevelée et hurlante, sa compagne, l'actrice française. Après un court conciliabule, en jurant, ils t'emportent dans une couverture, forme inerte brinquebalée dans les étages jusqu'à l'ambulance. J'y monte, forte de ma détresse, et malgré leurs protestations. L'entrée des urgences de Moscou est la même que celle de tous les lieux du même genre de par le monde. Une porte à double battant se referme sur toi. Il est trois heures du matin, le couloir sent l'éther, deux ou trois silhouettes sont affalées, endormies sur les rares bancs.
Je me colle à l'interstice de la porte. Des hommes et des femmes en tenue stérile vert pâle s'affairent.Mon champ de vision est réduit. Je ne vois qu'une partie infime de la salle de réanimation, mais ça bouge, donc ils s'occupent de toi, tout espoir n'est pas perdu. Très vite je déchante, on me repousse dans un coin pour faire entrer un brancard sur lequel gît une forme féminine frêle et molle. Je comprends que l'agitation qui me semblait garante de ta survie est en fait la norme de ce lieu. Je passe quelques heures collée à la porte, mes amis m'ont apporté à boire, à manger, des cigarettes, un châle. J'ai maintenant des copains dans le couloir, les parents d'un grand brûlé, la mère de la jeune femme entrevue sur le brancard jetée du neuvième étage par son fiancé jaloux, une petite vieille arrivée avec son homme passé sous un train. Je ressens la solidarité profonde qui lie ces gens les uns aux autres.

Il n'y a plus d'actrice étrangère, de vieux, de jeunes, je suis comme eux, une simple femme qui attend fiévreusement des nouvelles de son homme. Je ne cesse de me lever, d'aller vers la fente de la porte, d'épier les visages fatigués des réanimateurs.
La journée a passé, interminable. Une ou deux fois, j'ai essayé vainement de parler à l'un des médecins qui sort de la salle où tu te trouves. Il ne veut rien dire, il faut attendre. Tard dans la soirée - cela fait plus de seize heures que je guette -, l'un d'eux, petit homme aux yeux vifs, les moustaches en bataille, me fait signe de m'approcher et de le suivre. Je passe la porte battante et entre dans une pièce minuscule. Dans les coins, des vêtements déchirés et maculés de sang, des compresses, des ampoules vides, un vrai chantier. A droite, une ouverture donne sur une grande salle violemment éclairée. Sur des brancards à roulettes gisent des corps nus, bardés de tuyaux. Je reconnais le tien, exsangue et impudique, ta poitrine se soulève par saccades. Igoriok, le petit médecin, me réconforte: « Ça a été dur, il avait perdu tant de sang. Vous l'auriez amené quelques minutes plus tard, il serait mort. Maintenant il va falloir faire attention. » J'écoute ces mots les yeux fixés sur toi. On me raconte qu'un vaisseau s'est déchiré dans ta gorge, qu'il ne faut plus que tu boives, qu'il te faut un long repos.Les autres médecins, trois hommes et une femme, me disent combien ils sont heureux de t'avoir sauvé, et comme ils sont contents de me connaître, même si la circonstance n'est pas des plus gaies. D'emblée j'aime ces gens qui, continuant à sauver ce qui est sauvable, rient, racontent des blagues, fument et boivent des petits coups d'alcool à 90° qu'ils font passer en reniflant un bout de pain noir, comme c'est l'usage en Russie.
On me donne un tabouret dans un coin de la petite pièce, je peux te voir en biais, et malgré le va-et-vient des nouveaux blessés qu'on pousse devant moi et qui en un tournemain sont déshabillés, recousus, piqués, nettoyés, bandés, je ne regarde que toi. Tu respires, tu vis.
Igoriok, Vera, Vadim, Ivan et Georges ont bien travaillé. Ils seront fidèles tout au long de notre vie, toujours efficaces et dévoués comme durant cette terrible nuit.

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